Le Châtiment et la Postérité d'As-Sâmirî

As-Sâmirî vs Aaron : Confrontation des Récits, Verdict et Héritage Théologique


Introduction

Dans nos articles précédents, nous avons navigué entre deux récits puissants mais divergents de l'épisode du Veau d'or : celui du Coran, centré sur l'énigmatique as-Sâmirî, et celui de la Bible, qui met en scène une apostasie collective impliquant Aaron. Il est temps de superposer les cartes, de confronter directement ces deux traditions pour en saisir les implications théologiques profondes. 

Ce dernier article propose une analyse comparative, examine le châtiment unique infligé à as-Sâmirî et explore la manière dont il est devenu un archétype intemporel de l'égarement et de l'hérésie.

Analyse Comparative et Implications Théologiques

La confrontation des récits coranique, biblique et des exégèses juives sur l'épisode du Veau d'or révèle des divergences profondes qui touchent au cœur de la théologie de chaque tradition. Une synthèse comparative permet de mettre en lumière ces points de friction et leurs implications.

Les différences entre les traditions peuvent être articulées autour de plusieurs axes majeurs :

  • La Responsabilité : Le Coran individualise la faute en la personne d'as-Sâmirî, dépeignant le peuple comme égaré. La Bible, au contraire, met l'accent sur une responsabilité collective initiée par le peuple, avec la complicité active du leader sacerdotal, Aaron.
  • Le Rôle d'Aaron : Dans l'islam, Aaron est un prophète innocent, dont la seule préoccupation est d'éviter la sédition (fitna). Dans la Bible, il est un Grand Prêtre faillible, qui cède à la pression populaire et participe à l'idolâtrie, bien que son péché soit finalement pardonné après l'intercession de Moïse. Le Midrash s'efforce de combler cet écart en le présentant comme agissant sous la contrainte ou par stratégie.
  • La Nature du Péché : Le récit coranique dépeint une séduction quasi-magique orchestrée par un individu doté de pouvoirs surnaturels. Le récit biblique décrit une crise de foi plus terre-à-terre, née de l'impatience, de l'anxiété et d'un retour aux pratiques idolâtres égyptiennes ou cananéennes.
  • La Punition : La sanction coranique est l'exil social et l'ostracisme d'un seul homme, as-Sâmirî. La rétribution biblique est une purge sanglante et collective, où une partie de la communauté extermine l'autre.

Le tableau suivant synthétise les éléments clés des différentes traditions pour une comparaison directe.

Critère de Comparaison Récit Coranique (Sourate Ta-Ha) Récit Biblique (Exode 32) Exégèse Juive (Midrash/Talmud)
Instigateur Principal As-Sâmirî, un individu unique.[1] Le peuple, collectivement.[2] Le peuple, mené par une "multitude mélangée" (erev rav) d'Égyptiens.[3]
Rôle d'Aaron Prophète innocent, s'oppose à l'idolâtrie
mais cherche à éviter la division.[4], [5]
Acteur central, collecte l'or, fabrique le veau et bâtit un autel.[2], [6] Culpabilité atténuée : agit sous la menace (mort de Hur)
ou pour gagner du temps.
Motivation des Idolâtres Égarés par la séduction d'un veau "vivant"
créé par as-Sâmirî.[4]
Impatience et anxiété dues à l'absence de Moïse ;
désir d'un dieu visible.[7]
Panique et désespoir, exacerbés par Satan
montrant une vision de Moïse mort.
Nature de l'Idole Un "corps" qui mugit, animé par une poussière mystique.[4], [8] Un "veau en métal fondu", une statue inerte.[2] Un veau qui sort "vivant" du feu par magie (Micah)
ou intervention démoniaque.
Réaction de Moïse Colère contre le peuple et Aaron,
puis confrontation et punition d'as-Sâmirî.[4]
Colère immense, brise les Tables
de la Loi, détruit le veau.[2], [9]
Similaire à la Bible,
mais insistance sur son rôle de médiateur
pour sauver le peuple.[10]
Punition Exil social perpétuel d'as-Sâmirî
("Ne me touchez pas!").[11]
Purge sanglante : ~3 000 idolâtres tués par les Lévites.[2], [10] Similaire à la Bible,
mais le fait de boire l'eau révèle les coupables.[12]
Implication Théologique Préservation de l'infaillibilité des prophètes (isma) ;
étiologie du schisme samaritain.
Faillibilité humaine même au plus haut niveau sacerdotal ;
nécessité de l'intercession et de l'expiation.
Affirmation de la gravité du péché
tout en préservant la sainteté de la prêtrise aaronide.

Le Châtiment et la Postérité d'As-Sâmirî

La conclusion de l'histoire d'as-Sâmirî dans le Coran est aussi singulière que son introduction. Sa punition et sa postérité symbolique en font un archétype durable dans la pensée islamique.

Le châtiment décrété par Moïse est unique et énigmatique : « Va-t'en, dit [Moïse]. Dans la vie, tu auras à dire (à tout le monde) : 'Ne me touchez pas!' Et il y aura pour toi un rendez-vous [dans l'au-delà] que tu ne pourras manquer ».[4], [11] Cette sentence, Lâ Misâs, a été interprétée de plusieurs manières :

  • Isolement social total : L'interprétation la plus répandue est qu'il fut condamné à un ostracisme perpétuel, un exil au sein même de la société, banni de tout contact physique et social avec ses semblables. Il devient un paria, un mort-vivant.[4]
  • Affliction physique : Certains commentateurs ont émis l'hypothèse qu'il fut frappé d'une maladie, peut-être cutanée ou neurologique, qui rendait tout contact physique insupportable, soit pour lui, soit pour les autres.
  • Symbole de l'impureté rituelle : Comme évoqué précédemment, cette punition est souvent vue comme une allusion directe au statut des Samaritains dans la perception juive de l'époque, considérés comme rituellement impurs et avec qui le contact était évité.[13] La sentence divine vient alors fonder et expliquer cette réalité socio-religieuse.

Parallèlement à la punition de son créateur, l'idole elle-même est vouée à la destruction. Moïse déclare à as-Sâmirî : « Regarde ta divinité que tu as adorée avec assiduité. Nous la brûlerons certes, et ensuite, nous disperserons [ses cendres] dans les flots ».[11], [14] Cette méthode de destruction – par le feu puis par la dispersion dans l'eau – est remarquablement similaire à celle décrite dans le Livre de l'Exode, où Moïse brûle le veau, le réduit en poudre et le répand à la surface de l'eau.[2] Sur ce point, les deux traditions convergent.

Dans la pensée et la théologie islamiques, as-Sâmirî transcende son rôle narratif pour devenir un archétype puissant. Il incarne le mubtadi, l'innovateur blâmable en matière de religion, celui qui introduit des hérésies (bidah) qui altèrent la pureté du message divin. Il est le mudill, l'égareur par excellence, qui utilise son intelligence et sa perception pour détourner les gens du droit chemin. Enfin, il est le créateur de fitna, de sédition et de schisme, celui qui brise l'unité de la communauté des croyants.[14]

Son histoire sert de mise en garde perpétuelle. Elle illustre le danger d'une intelligence et d'une vision ("J'ai vu ce qu'ils n'ont pas vu") qui ne sont pas soumises à la Révélation divine mais sont perverties par l'ego et les passions de l'âme (nafs). En cela, as-Sâmirî est une figure d'autant plus dangereuse qu'il n'est pas un simple ignorant, mais un être doué d'une perception particulière qu'il met au service du mal.

Conclusion Générale

Au terme de notre enquête, as-Sâmirî se révèle être bien plus qu'un simple personnage. Il est une figure-carrefour, un point de friction et de dialogue entre les grandes traditions abrahamiques. Son histoire n'est pas tant celle d'un individu historique que celle d'une construction théologique complexe, conçue pour répondre à des questions doctrinales fondamentales sur la nature de la prophétie, la responsabilité du péché et l'origine des schismes. 

L'étude de ce récit, dans ses multiples variantes, nous offre une fenêtre unique sur la manière dont les textes sacrés s'interpellent et se réinterprètent. Au-delà des divergences, l'épisode du Veau d'or demeure une allégorie universelle sur la fragilité de la foi et la tentation constante de remplacer le divin invisible par des idoles tangibles, une mise en garde dont la pertinence traverse les âges.

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