L’Histoire De As’Samiriyou ou Samirou La Version Biblique

Le Veau d'Or : La Version Biblique et le Mystère du 'Samaritain'

Introduction

Après avoir exploré la figure d'as-Sâmirî, l'instigateur solitaire du Veau d'or dans le Coran, nous nous tournons maintenant vers la tradition judéo-chrétienne. Ici, le récit prend une tournure radicalement différente : as-Sâmirî est absent, la responsabilité de l'idolâtrie est collective, et Aaron, le frère de Moïse, se retrouve au cœur de la controverse. Cet article se penche sur la version de l'Exode, les tentatives d'explication de la tradition juive, et s'attaque à l'énigme historique et linguistique qui se cache derrière le nom même d'"as-Sâmirî".

Une Apostasie Collective dans la Tradition Judéo-Chrétienne

Le récit de l'épisode du Veau d'or tel qu'il est présenté dans le Livre de l'Exode, chapitre 32, offre une perspective radicalement différente, caractérisée par une responsabilité collective et une implication directe du sacerdoce naissant.

Dans la version biblique, l'initiative de l'idolâtrie vient du peuple lui-même. Anxieux et désemparés par l'absence prolongée de Moïse sur la montagne, les Israélites s'assemblent autour d'Aaron et lui ordonnent : « Allons! fais-nous un dieu qui marche devant nous ».[1], [2] La responsabilité est donc, dès l'origine, collective. Loin de s'y opposer, Aaron cède à leur demande. Il organise la collecte des bijoux en or, « jeta l'or dans un moule, et fit un veau en métal fondu ».[1], [3], [4] Son implication ne s'arrête pas là : il bâtit un autel devant l'idole et proclame pour le lendemain une fête « en l'honneur de l'Éternel ».[1] Cette dernière précision est cruciale, car elle suggère que l'intention d'Aaron n'était peut-être pas un rejet total de Dieu, mais plutôt une tentative de syncrétisme, visant à donner une représentation visible et tangible au Dieu invisible qui les a sortis d'Égypte.

La réaction divine est immédiate et terrible. Dieu informe Moïse de l'apostasie de ce « peuple au cou raide » et menace de les anéantir pour faire de Moïse seul une grande nation.[1], [3] C'est l'intercession passionnée de Moïse, qui plaide en rappelant à Dieu ses promesses faites à Abraham, Isaac et Israël, qui parvient à apaiser la colère divine.[1], [5]

De retour au camp, la fureur de Moïse est immense. Dans un geste d'une grande portée symbolique, il brise les Tables de la Loi au pied de la montagne, signifiant la rupture de l'Alliance. Il s'empare ensuite du veau, le brûle, le réduit en poudre, disperse cette poudre dans l'eau et force les Israélites à la boire, un rituel humiliant destiné à leur faire intérioriser leur péché.[3], [1], [5] La punition ne s'arrête pas là. Moïse rallie à lui la tribu de Lévi, restée fidèle, et lui ordonne de passer au fil de l'épée les idolâtres. Environ 3 000 hommes périssent dans cette purge sanglante et interne à la communauté.[1], [5] La rétribution est donc collective, violente et exécutée par les Israélites eux-mêmes.

Tout comme la tradition islamique, l'exégèse juive post-biblique a été confrontée au "problème d'Aaron". Comment le futur Grand Prêtre, l'ancêtre de toute la lignée sacerdotale d'Israël, a-t-il pu commettre une faute aussi grave? Les Sages du Talmud et du Midrash, sans disposer d'un "Sâmirî" sur qui rejeter la faute, ont développé des récits complexes visant à atténuer, sinon à excuser, la culpabilité d'Aaron.

  • La contrainte et la peur : Une tradition midrashique influente rapporte que Hur, souvent identifié comme le neveu d'Aaron, aurait tenté de s'opposer à la foule et aurait été lynché sur-le-champ. Témoin de ce meurtre, Aaron aurait craint pour sa propre vie. Il aurait cédé non par conviction, mais pour éviter le péché, jugé encore plus grave, du meurtre d'un prophète et d'un prêtre le même jour.[3], [6], [7]
  • La stratégie de temporisation : D'autres interprétations suggèrent qu'Aaron cherchait à gagner du temps, espérant le retour imminent de Moïse. En demandant spécifiquement les bijoux des femmes et des enfants, il aurait calculé que celles-ci, plus pieuses, refuseraient de les donner, retardant ainsi le projet.[6], [8], [9]
  • L'intervention surnaturelle : Pour expliquer la défense étrange d'Aaron devant Moïse (« je l'ai jeté au feu, et il en est sorti ce veau » Exode 32:24), une autre légende fascinante a émergé. Elle raconte que des sorciers égyptiens qui s'étaient joints à l'Exode, ou un personnage nommé Micah, auraient utilisé des forces magiques pour que le veau sorte "vivant" et animé du brasier. Dans cette version, Aaron jette l'or dans le feu, mais la formation de l'idole lui échappe en partie, le déchargeant de l'acte de fabrication active.[3], [10], [11]

On observe ici une convergence exégétique remarquable. Bien que partant de textes fondateurs divergents, le judaïsme rabbinique et l'islam aboutissent à une conclusion théologique similaire : le statut sacré d'Aaron est incompatible avec une participation volontaire et pleine à l'idolâtrie. Le Coran résout cette tension de la manière la plus radicale en créant un personnage entièrement nouveau. Le Midrash, lié au texte biblique, ne peut se permettre une telle création et développe à la place des récits élaborés qui réinterprètent les motivations et les actions d'Aaron. 

Cela démontre que le Coran ne se contente pas de "corriger" la Bible dans un vide historique ; il s'inscrit et intervient dans une conversation exégétique et théologique déjà bien engagée dans l'Antiquité tardive, répondant à une tension doctrinale déjà vivement débattue au sein même du judaïsme.

L'Anachronisme du "Samaritain"

L'appellation "as-Sâmirî" pose un défi historique et philologique majeur qui a suscité de nombreux débats parmi les chercheurs, tant musulmans qu'occidentaux. La résolution de cette énigme onomastique est essentielle pour comprendre les intentions profondes du texte coranique.

La traduction la plus littérale et la plus courante du terme arabe as-Sâmirî est "le Samaritain".[12], [13] Or, cette identification soulève un anachronisme flagrant. D'un point de vue historique, le peuple samaritain, en tant que communauté ethnico-religieuse distincte du judaïsme, n'est apparu que bien après l'époque de Moïse. Leur origine remonte à la chute du royaume du Nord (Israël), dont la capitale était Samarie, conquis par les Assyriens en 722 av. J.-C. Les Assyriens déportèrent une partie de la population israélite et la remplacèrent par des colons étrangers. Le peuple samaritain est né du mélange entre ces colons et les Israélites restés sur place.[14], [15] Placer un "Samaritain" dans le désert du Sinaï aux côtés de Moïse, plus de sept siècles avant l'émergence de ce groupe, est donc historiquement impossible.[16], [13]

Pour résoudre cet anachronisme, des chercheurs comme G. S. Reynolds et A. Pregill ont avancé que le terme ne devrait pas être compris comme "le Samaritain" (l'ethnonyme), mais comme "le Samarien", c'est-à-dire une personne liée à la région de Samarie.[17] Cette interprétation établit un lien direct entre le récit coranique et un autre épisode célèbre d'idolâtrie bovine dans la Bible. Dans le Premier Livre des Rois, Jéroboam Ier, premier souverain du royaume sécessionniste du Nord après la mort de Salomon, fait ériger deux veaux d'or à Dan et à Béthel (au cœur de la future Samarie) pour des raisons politiques : détourner ses sujets du pèlerinage au Temple de Jérusalem, situé dans le royaume rival de Juda.[16], [18]

Cette idolâtrie "samarienne" est violemment condamnée par les prophètes bibliques, notamment Osée, qui s'exclame : « Samarie, jette ton veau-idole! Ma colère brûle contre eux » (Osée 8:5).[19] Selon cette théorie, le Coran aurait opéré une "conflation", c'est-à-dire une fusion de deux récits distincts : l'épisode du veau d'or du temps de Moïse (Exode 32) et l'idolâtrie des veaux d'or de Jéroboam en Samarie. En attribuant le péché originel à un personnage éponyme, "le Samarien", le Coran relie la première grande apostasie d'Israël à la région qui deviendra le centre du schisme samaritain.

D'autres hypothèses ont été explorées pour expliquer l'origine du nom :

  • Corruption de "Samaël" : L'orientaliste du 19ème siècle Abraham Geiger a suggéré qu'"as-Sâmirî" pourrait être une déformation de "Samaël", le nom d'un ange accusateur ou d'une figure satanique dans la tradition juive post-biblique. Cette théorie, bien qu'ingénieuse pour souligner le rôle démoniaque du personnage, manque de preuves philologiques directes pour être largement acceptée.
  • Origines diverses : D'autres liens ont été proposés, avec la ville de Samarra en Mésopotamie ou avec une supposée tribu israélite nommée Samira.[20] Le commentateur tunisien Ibn 'Âchûr a même suggéré que "Sâmirî" pourrait simplement être un nom propre non dérivé, comme "Ali", et que le "î" final ne serait pas un suffixe de relation.[21]

L'anachronisme apparent du terme "Samaritain" n'est probably pas une simple erreur historique. Il peut être interprété comme un outil étiologique délibéré. À l'époque de la révélation coranique, le schisme profond entre Juifs et Samaritains était une réalité bien établie. Les Juifs considéraient les Samaritains comme des hérétiques et rituellement impurs, évitant tout contact avec eux.[14], [15] En plaçant un "Samaritain" à la source même de la première et de la plus grave des trahisons religieuses d'Israël, le Coran offre une étiologie – un récit expliquant l'origine – de cette séparation historique. La punition unique infligée à as-Sâmirî, qui est condamné à dire à tous « Ne me touchez pas! », devient alors une explication divine et une légitimation de l'ostracisme et du statut d'"intouchable" qui frappait les Samaritains. Le récit coranique utilise ainsi un anachronisme pour réécrire l'histoire à des fins théologiques, expliquant et validant une situation socio-religieuse contemporaine à son auditoire.

Conclusion du Deuxième Article

Le récit biblique nous a présenté une histoire de crise de foi collective, une punition sanglante et un Aaron faillible, bien que les traditions juives ultérieures aient cherché à nuancer sa culpabilité. Parallèlement, l'énigme du nom "as-Sâmirî" nous a ouvert les portes d'une fascinante analyse historique, suggérant que le Coran pourrait fusionner plusieurs événements pour livrer un message théologique puissant sur le schisme entre Juifs et Samaritains.

Avec ces deux récits en main, l'un centré sur un individu et l'autre sur une collectivité, notre dernier article se penchera sur la confrontation de ces traditions, analysera la punition finale d'as-Sâmirî et explorera son héritage durable.


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